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12/03/2010

Au nombre des ombres

OB.jpgQue font les princesses, dans le théâtre de leur vraie vie, quand elles n'ont pas encore l'âge d'aller en boîte se faire photographier par un paparazzo tandis qu'elles sniffent un inoffensif rail de coke ? Selon Olivier Balazuc, elles vivent dans un château, pestent contre le maître du protocole et tombent donc amoureuses des ombres. Les ombres au tableau, les ombres d'homme, les ombres de tristesse sont leur pain quotidien, aliment vital pour broyer du noir - peut-on encore employer cette expression sans avoir un procès ? dans le cas contraire, je vous tiendrai au courant - dans une vie, c'est terrible, faite de bonheur perpétuel. Partant, on se réjouit que, avec  L'Ombre amoureuse (Actes Sud-Papiers, "Heyoka Jeunesse", 60 p., 9 €), Olivier Balazuc remette les choses au clair - ou au gris, tout dépend du point de vue, sans risquer l'accusation d'avoir tenu un propos "trop noir", anathème disqualifiant les livres qui osent informer la jeunesse que tout n'est jamais bien qui finit bien, exemple la vie.
Avec sa première pièce de théâtre pour enfants fraîchement apparue en librairie, l'auteur s'intéresse à une grande blessée de la vie. Son héroïne est une princesse pas amoureuse, qui se demande si elle doit se soumettre au nom de la tradition et de la paresse, dont la tradition n'est souvent qu'un synonyme emphatique. Sous la coupe d'un Maître du protocole, vigilant comme un arbitre chargé de faire qualifier la France à la Coupe du monde de football (il Henry encore), la choupinette se lamente dès la scène première, qui n'est pas la première scène, car elle doit urgemment épouser un prince spécialisé dans deux activités fort agréables, id sunt la bouffe et le repos réparateur. Las, Sa Suffisance le prince de Batavia est trop consciencieux. Respectant ses obligations bouffistico-somnolatoires avec un scrupule admirable, il omet de courtiser sa promise. L'ombre du non-galant homme drague alors la princesse, touche au but, se fait pécho, est condamnée, délivrée par la princesse partie en "quête traditionnelle", et transformée en vrai prince. On suppose qu'il vaut mieux, pour son matricule, qu'il soit discret s'il décide de descendre le bar et le buffet ; et, puisqu'on en est aux conseils, on ne saurait trop l'inciter à se méfier de son ombre. C'est sournois, ces trucs-là, toujours à conter fleurette aux belles gosses.
La pièce d'Olivier Balazuc est une pièce baladeuse. Elle va de la scène au château dont elle explore divers recoins, passe par le tribunal et la forêt. Elle a le temps pour ça, met même le temps en scène, l'étire en fredonnant puis le raccourcit pour passer directement à ce qui intéresse le jeune spectateur. Voilà de quoi secouer une histoire bourrée, comme un prince de Batavia qui préfèrerait la picole à la boustifaille, jusqu'à la gueule (du loup ?) de stéréotypes. Pas une figure qui n'appartienne au socle scolaire minimal. Sauf le cintrier, à la rigueur. Et l'ombre, qui souligne que, pour écrire des oeuvres fantaisistes, la fréquentation de la série "Philémon" de Fred est "un plus". Le talent du dramaturge est là : laisser croire que tout est connu, c'est-à-dire reconnu, et en profiter pour y installer ses petites originalités à lui. Dénoncer les artifices, par exemple, en associant illusion théâtrale et cassure de la mimesis. Associer "trucs pour enfants" (ritournelles, exposition des enjeux et explicitation des personnages) et refus de la complaisance dans le déjà-fait (par ex. : reconnaissance que les bottes de sept lieues sont "crottées" car "elles ont déjà beaucoup servi", 44 ; rappel au coeur de la pièce de ce qui la constitue : "Le théâtre, c'est la vie moins le hasard et les détails inutiles", 27, etc.). Bref, osciller en permanence entre récit au premier degré, palpitant et émouvant si on aime aimer, et dérapages brûlants au deuxième degré, et plus si affinités.
C'est cette association entre un récit limpide, mené avec brio, drôle avec élégance mais pas que (jeux de mots dont certains, sinon tous, toussent), amoureux avec délicatesse, et une sorte de faux making of intégré qui donne toute sa saveur au texte. L'auteur, pas dupe, dupe. Énonce doctement certains tropes de "poète officiel" pour en glisser d'autres. En profite pour distiller, par l'exemple scénique, une réflexion personnelle sur l'écriture, la scène, le métier d'acteur, le poids des conventions et nos marges de liberté, sans s'embourber dans les formes éculées (pas de faute de frappe) de théâtre dans le théâtre.
Le résultat est vif, pétillant, animé d'une urgence étonnante (dont témoigne la récurrence de "déjà", utilisé plus d'une quinzaine de fois), et joliment peaufiné (comme le laisse penser la quête obsessionnelle des actions "bien" menées, l'adverbe étant sans cesse scandé par les personnages). De la part d'Olivier Balazuc, et nous pouvons le lui reprocher, cela n'étonne pas. Ce gamin de 36 ans a des talents à revendre, et ça m'énerve de ne pas avoir les moyens de me les offrir, même à prix d'ami. Parmi ses titres de gloire ou pas, signalons qu'il a été lauréat à deux reprises du prestigieux Prix du Jeune Écrivain, ex-chercheur universitaire en Lettres (ce spécialiste du grand-guignol a préparé une thèse à la Sorbonne), comédien ultra recherché pour sa capacité à jouer avec Jamel ou Éric et Ramzy (nul n'a oublié sa réplique-culte dans La Tour Montparnasse infernale, avant qu'il ne reste scotché), comme à incarner tout récemment Sosie, le rôle de Molière par excellence, dans Amphytrion, ou une palanquée de rôles dans l'immense Soulier de satin, metteur en scène si talentueux qu'Olivier Py en a longtemps fait son assistant, auteur d'un roman (Le Labyrinthe du traducteur vient de paraître aux Belles Lettres : c'est évidemment très bien), de pièces de théâtre pour vieux (Le Génie des bois, Actes Sud-Papier), de scénarios, d'un livret d'opéra pour enfants, en prime responsable depuis une flopée d'années de la rubrique "Théâtre" de la Nouvelle Revue Pédagogique, homme délicieux et même papa de Venise (personne n'est parfait).
L'homme n'est pas l'oeuvre mais, quand les deux sont de très haute volée, une chose est sûre : c'est le moment de s'intéresser à son oeuvre pour jeunes, dont Actes-Sud Papier vient de publier le succulent premier opus.
BF

Commentaires

Prière d'insérer
On nous supplie et somme de signaler qu'une erreur grossière a été commise. Si Olivier Balazuc semble si jeune sur les photos qui circulent de lui sur Internet, c'est que, d'une part, paradoxalement, y en a des vieilles, et d'autre part, à l'instant T de l'heure du jour d'aujourd'hui, Olivier Balazuc n'a que trente-cinq ans. Plaise à Dieu qu'il atteigne les trente-six, ne serait-ce que pour que ses proches ne m'accusent pas de lui avoir porté la poisse.
BF

Écrit par : Bertrand Ferrier | 12/03/2010

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